Un lundi de Mars 2016, jour de neige, la reconversion prend forme.

C’est parés de bottes que je ferme la porte aux open-spaces devenus irrespirables pour mieux humer l’air des champs. Mon père, bercé par l’odeur du fumier depuis son enfance n’en revient toujours pas de parler de la qualité des sols et des plantes bio-indicatrices avec son dernier auparavant si accrochée aux écrans (et toujours encore).

Comment en suis-je arrivé là ?

Un beau dimanche d’automne 2015.

Après une période extrêmement compliquée pendant laquelle mon esprit naviguait du pôle Nord au pôle Sud, je quitte Versailles pour le pied des montagnes. Table rase, rester dans un monde révolu n’était plus possible. La liberté, pourtant longtemps portée comme un fardeau, m’autorise désormais à foncer droit dans l’inconnu, à jouer aux dés en m’amusant à l’avance du résultat avec toutefois une pointe d’inquiétude.

Une citation d’un ami revient encore comme un boomerang. Mais laquelle de citation ?

Un samedi d’août 2013 dans une porte d’embarquement d’un aéroport.

J’ai claqué la dem’. Rongé par le stress, la phrase de ce très bon ami me revient en tête:

Tu ne changeras pas le monde, mais tu peux changer ton monde

Il ne croyait pas si bien dire.

Un morne lundi soir d’automne 2011.

Je m’ennuie profondément. La déprime guette. Mon travail me plaît mais pas la routine qui s’en suit. Lever en speed, Transilien au timing millimétré, café collègues, taf, Internet et glandouille, repas midi, café collègues, taf, Internet et glandouille, Transilien au timing millimétré, sortie CAP ou badminton, repas du soir, Internet et glandouille, dodo. Parfois lors de rêves nocturnes agités, des tunnels noirs surviennent et je me réveille alors à 60 piges: je n’ai rien fait de ma vie. Que faire ? Je ne trouve pas mieux que consommer du paysage exaltant. Vient alors en tête l’idée de claquer la dem’ pour prendre un bon bol d’air, sans rien devoir à personne. Mais je n’ose pas, c’est l’angoisse. Alors je continue de consommer. Les pays ou les régions françaises ne sont pas bien nombreux peu importe, ni la durée mais à chaque fois le retour sonne comme un reboot de ce malaise, en attendant le prochain.

Jusqu’à n’en plus pouvoir (si toi lecteur tu m’as bien suivi ;).

Un mardi de mars 2014 dans le hall d’embarquement d’un aéroport.

Je croule sous les larmes devant la réussite de mon projet à l’orée du retour. Ma culture personnelle fait un reboot survitaminé, la vie ne sera plus jamais la même. L’inconnu se dresse droit devant moi.

Et dire qu’il ne passait rien dans ma vie.

Un jour pluvieux de Mai 2016 comme souvent dans le Bugey à ce que disent les paysans.

Un saisonnier rejoint l’équipe pour la haute saison. C’est Julien, nomade, la vingtaine, parisien d’origine vivant dans son Trafic. Ni dread, ni clope, ni bibine à la main, mais cueillette sauvage, philosophie de vie minimaliste et d’innombrables lectures. Il a claqué la porte à un monde qui ne lui plaisait pas, la sobriété heureuse, c’est lui.

N’étant jamais sorti de la France et intrigué par mes voyages, sa question fracassante arrive comme une punchline:

Au fond, qu’as tu retenu de toutes ces expériences ?

La réponse que je vous épargne, renvoie symboliquement à nos propres motivations sur le voyage. Je suis allé aux 4 coins du monde tandis que lui s’est borné aux 4 coins de la France et ce pour un même résultat: exercer un nouveau métier avec pour chacun des valeurs et objectifs qui nous sont propres.

Qu’en déduire alors ?

Une belle et froide soirée de janvier 2017

L’année dernière j’atterrissais en Afrique australe et dans la foulée conduisait une voiture en direction du Lesotho. Avec toute la fatigue consécutive à 15h de vol. Mais aussi du dépaysement qui ne tarda pas à m’emporter. Encore et déjà.

Je comprends les voyageurs ayant toujours ce besoin d’être envouté par la magie d’un pays fascinant. Mais j’ai aussi cette impression de toujours plus, et encore et encore.

Pourquoi ? A quelle fin ? Mais surtout, pourquoi essentiellement par le voyage géographique ?

Prenons conscience de nos voyages et des impacts au delà du simple déplacement géographique. Prenons du recul sur nos actes du quotidien pour mieux déceler ces petits trucs du quotidien qui peuvent nous émerveiller. Et enfin, privilégions nos expériences au formel et laissons les ressentis nous prendre par les tripes. Toujours.

Je suis de plus en plus convaincu que pour être pleinement vécu, le voyage doit rester quelque chose d’exceptionnel, comme à l’époque des années 90 où cela n’était pas si monnaie courante. Sanctuariser le processus du voyage artisanal pour le protéger du voyage d’agrément ? J’en serai adepte.

Lisez les nombreux bilans 2016 et observez le temps consacré pour chaque pays, souvent juste pour quelques jours ou à la limite semaine. Trop facile. Soyons sérieux, ce n’est plus du voyage là, mais de la consommation. Un pays visité, un tampon, un check, ouf, je respire, j’ai consommé. Stoppons l’hémorragie de l’inflation de l’image, des listes, des must do indispensables organisée par des organismes pouvant déplacer les curseurs de l’influence dont leur seul intérêt est le profit. Oui, le profit.

Où est le voyage qui pousse à se surpasser, surprendre et apprendre ?

Là maintenant mais peut-être pas demain.

Me sentant concerné par les dérives actuelles, plus que jamais je veux voyager autrement. Peut-être que cela reviendra. La géographie a ses limites que l’exploration personnelle n’a pas.

Un voyage touche à sa fin, un autre débute. D’ailleurs, je m’émerveille en apprenant des expressions locales, en découvrant nombre de fromages et en redécouvrant les vertus des vers de terre.

Eh dis, lecteur, il s’arrête quand ton voyage ?

Eh dis, lecteur, quand c’est que tu commences un autre ?