Sur ce blog, je n’ai jamais pris l’habitude de réaliser des interviews car trouver des points de vue intéressants et originaux pour le lecteur est une gageure. Pendant mon voyage au Lesotho, la rencontre avec Brigitte Hall-Cathala, une Française expatriée, m’a tout de suite semblé intéressante pour une interview, à cause de son franc-parler et de sa connaissance approfondie du pays, sortant des standards égocentriques.

Place aux questions parfois épineuses, vous le verrez.


Bonjour Brigitte, tout d’abord pourrais-tu présenter ton parcours aux lecteurs et ce qui t’a amenée à t’installer au Lesotho?

Bonjour. Je suis française, girondine d’origine, et enseignante de langues de formation. Mon mari, rencontré au Canada en 1980, était né au Lesotho et y avait passé son enfance. Devenu sociologue, il voulait travailler au développement de ce petit pays qui lui était cher et nous nous y sommes installés en 1987. Nos trois enfants y sont nés et y ont grandi. Malheureusement mon mari est décédé en 2010. Je suis cependant restée au Lesotho où je m’occupe maintenant des Maisons d’Hôtes de Morija, à l’origine notre maison familiale qui a été ensuite agrandie et à laquelle on a ajouté des chaumières. Je supervise aussi le Centre de Jeunesse de Ha Matela lié aux Maisons d’Hôtes.

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Ce qui surprend d’office quand on regarde une carte du monde, c’est que le Lesotho soit entièrement enclavé dans un seul pays. Quel impact cela a t-il au quotidien?

Avant de répondre à ta question, je crois qu’il faut raconter un peu le pourquoi de cette situation enclavée exceptionnelle, en raccourci bien sûr. Un chef de tribu particulièrement intelligent et visionnaire, Moshoeshoe (prononcé mo-choué-choué), réussit à rassembler d’autres tribus autour de lui dans les années 1820 qui était une période de grands troubles en Afrique australe. Il réussit ainsi à résister aux attaques de diverses armées, tant noires (par ex. les Zoulous) que blanches (Boers et Anglais) et à constituer la nation basuto. Mais quand il ne pouvait plus empêcher les Boers d’empiéter sur son territoire, il a fini par demander la protection des Britanniques et son pays devint le protectorat du Basutoland jusqu’à son indépendance en 1966. C’est ainsi que le Lesotho est enclavé dans l’Afrique du Sud mais politiquement c’est un pays tout à fait indépendant avec un siège aux Nations Unies. A propos, c’est un des seuls royaumes en Afrique mais, contrairement aux Rois du Maroc et du Swaziland, celui du Lesotho est un monarque constitutionnel dont le rôle n’est que représentatif (le pouvoir exécutif est entre les mains du Premier Ministre élu).

Cependant cette indépendance n’est que politique; au point de vue économique le Lesotho est très dépendant de l’Afrique du Sud. Presque tout ce qu’on achète au Lesotho est importé d’Afrique du Sud: l’essence, les gros matériaux de construction, les produits de consommation courante, une grande partie de la nourriture, etc. Si l’Afrique du Sud voulait mettre pression sur le Lesotho, il suffirait qu’elle ferme les postes frontières et l’économie du pays serait paralysée en 48h! C’est d’ailleurs arrivé une fois au début des années 80 quand le gouvernement sud-africain de l’époque ne supportait pas que le Lesotho abrite des opposants à son régime de l’apartheid et voulait mettre la pression.

Un autre élément important de cette dépendance est le fait que beaucoup de Basutos travaillent en Afrique du Sud, légalement ou illégalement, et une partie considérable des revenus du Lesotho vient de l’argent que ces Basutos envoient à leurs familles.

Outre ce que tu viens d’évoquer, est-ce que l’apartheid a eu une influence au Lesotho?

L’apartheid n’a jamais existé au Lesotho et de toute manière il y a toujours eu très peu de Blancs au Lesotho/Basutoland, même quand c’était un protectorat. Bien sûr il devait y avoir des tensions raciales entre l’administration coloniale blanche et la population noire – comme dans d’autres situations coloniales – mais rien à voir avec l’apartheid. Par contre, comme beaucoup de Basutos travaillaient en Afrique du Sud pendant le régime de l’apartheid, ils y étaient soumis aux mêmes règlements injustes et dégradants que les noirs sud-africains.

J’aimerais ajouter un élément intéressant pour tes lecteurs puisqu’on a parlé des Blancs au Lesotho: les premiers qui y sont arrivés étaient des missionnaires protestants français qui furent invités par Moshoeshoe à s’installer sur son territoire en 1833 et qui eurent une influence décisive et bénéfique sur lui mais aussi sur la formation de la nation basuto. Trente ans plus tard, les premiers missionnaires catholiques dans le pays furent également des Français!  Dans les deux cas, ce fut des “accidents historiques” car la France n’avait aucun lien politique avec Moshoeshoe.

Quelles sont les ressources du Lesotho?

Le Lesotho ne dispose que de peu de ressources naturelles, à part l’eau de certaines rivières qui est stockée dans des grands barrages en montagnes et acheminée par des tunnels jusque dans les rivières sud-africaines. Il n’y a pas de minerais sauf quelques diamants (mais les petites mines dans le nord du pays ne contribuent pas grand-chose à l’économie du pays). Environ trois quarts des Basotho sont agriculteurs mais c’est une agriculture de subsistance. La plupart des familles en régions rurales ont quelques champs et possèdent des troupeaux mais ce qu’elles produisent est rarement suffisant pour la vente (à signaler cependant que la laine des moutons et surtout celle des chèvres angora est en général exportée). Comme mentionné plus haut, la plus grande partie de la nourriture consommée au Lesotho est importée d’Afrique du Sud. Quant aux industries, il n’y en a pas beaucoup et la plupart sont des usines de textile appartenant en majorité à des Chinois.

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Mais alors, de quoi vivent les Basutos?

Bonne question! Le gouvernement, dont près de la moitié des revenus vient des droits de douane avec l’Afrique du Sud, est le plus gros employeur du pays. Le secteur de la construction est en hausse et emploie aussi beaucoup de travailleurs. Le Lesotho bénéficie également de pas mal d’aide internationale, par exemple pour la construction de routes ou pour des projets de santé publique. Et, comme mentionné plus haut, ceux qui travaillent en Afrique du Sud envoient de l’argent à leurs familles.

Lorsque nous étions au Lesotho, nous avons pu constater le désastre de la grande sécheresse pendant ce qui est normalement la saison des pluies. Où cela en est?

Oui, la sécheresse de 2015-2016 a été une des pires connues au Lesotho depuis longtemps et les pluies de février-mars n’ont pas été assez abondantes et surtout trop tardives pour certaines cultures, mais au moins le pays a reverdi, les animaux ont maintenant de l’herbe à manger et les gens ont pu planter des légumes dans leurs potagers. Le pire est passé et dans les régions les plus touchées il y a eu des distributions de nourriture venant de l’aide internationale.

 Je continue sur le sujet de l’eau: je reste choqué de voir que de l’eau est disponible dans des barrages mais est mise à disposition de l’Afrique du Sud. Y a t-il des gens qui réagissent ? Des ONG, au moins en ce moment ?

Le Lesotho et l’Afrique du Sud collaborent depuis des décennies dans le cadre du Lesotho Highlands Water Project (LHHA) qui transfère et vend de l’eau en Afrique du Sud. Ce n’est pas une situation imposée au Lesotho, c’est la conséquence d’accords commerciaux pour que la région de Johannesburg-Prétoria, qui est très peuplée, ait assez d’eau. C’est vrai que le Lesotho manque d’eau, surtout quand il y a la sécheresse, mais le problème est complexe: le pays manque d’infrastructure pour amener l’eau des régions montagneuses aux régions basses, beaucoup plus peuplées. Certaines ONG travaillent dans ce domaine pour améliorer l’approvisionnement en eau mais très peu de gens remettent LHHA en question, surtout que l’argent reçu de ce transfert d’eau n’est pas négligeable.

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Une caractéristique positive du Lesotho est cependant son taux d’alphabétisation élevé. A quoi cela est dû, vus les faibles moyens du pays?

Oui, le niveau d’alphabétisation est un des plus élevés en Afrique et, autre fait étonnant dans le contexte africain, il y a dans les écoles plus de filles que de garçons (beaucoup d’entre eux doivent être bergers). Même avant que l’école primaire ne devienne gratuite il y a une dizaine d’années, la majorité des enfants était scolarisée. Les Basutos accordent énormément d’importance à l’éducation et les parents sont prêts à sacrifier beaucoup de choses pour que leurs enfants aillent à l’école et continuent dans le secondaire, même si les frais de scolarité y sont élevés. Une autre explication pourrait être que les missionnaires, qui ont ouvert les premières écoles, ont très vite formé des enseignants locaux et une classe intellectuelle basuto est rapidement apparue. Morija, fondée par des missionnaires français en 1833 (et où j’habite) est fière d’avoir les plus anciennes écoles du pays et ses deux lycées étaient à l’origine des écoles normales, une pour les hommes et l’autre pour les femmes. Elle comporte aussi la plus ancienne imprimerie du pays où, dès le début du 20ème siècle, les ouvrages d’auteurs basutos étaient imprimés.

Le développement du tourisme ne serait-il pas un facteur d’amélioration du niveau de vie?

Si, bien sûr. Il se développe lentement mais sûrement et les avantages pour la population locale sont très grands, surtout par la création d’emplois.

Qu’est ce qui peut inciter les touristes à venir? En d’autres mots, qu’y a-t’il à voir et à faire au Lesotho et quelle est la meilleure saison pour le visiter?

Le Lesotho est un pays montagneux (l’altitude se situant entre 1400m dans les Terres Basses et 3400m dans les Terres Hautes), le climat y est très sain et les saisons bien marquées: au printemps (d’environ mi-août à mi-novembre), les arbres en fleurs dominent le paysage, surtout les pêchers qui forment d’innombrables taches roses dans les villages. En été (de mi-novembre à fin février environ), le pays est en général très vert grâce aux pluies abondantes.  L’automne est plutôt courte (mars et avril) mais c’est une fort belle saison avec des températures agréables et les champs de cosmos – des fleurs sauvages blanches, roses et violettes – sont magnifiques.  L’hiver est assez long (de début mai à mi-août environ) et plutôt rude, les températures nocturnes étant en général au-dessous de zéro. Mais comme c’est une saison très sèche, on peut admirer un ciel bleu sans nuages pendant la journée et vers midi la température peut monter jusqu’à 20˚ ou 25˚!  Ce bleu éclatant contraste avec le jaune des prairies et le mauve des montagnes, dont les sommets sont souvent recouverts de neige. En d’autres mots, un beau pays en toutes saisons!

Outre sa beauté, le pays mise aussi sur son côté authentique.  Le slogan du Ministère du Tourisme est “Real people, real culture, real mountains” (ou en traduction: “Des vrais gens, une vraie culture, des vraies montagnes”) et met l’accent sur l’écotourisme. Le Lesotho est idéal pour la randonnée, à pied ou à cheval, le VTT et des “sports extrêmes” tels que l’escalade, le deltaplane et le moto-cross. Les Basutos sont dans l’ensemble très accueillants et ravis de rencontrer des étrangers. Ce n’est pas rare qu’ils insistent pour prendre les touristes en photo avec leurs téléphones portables (la plupart des Basutos en ont), alors même que les touristes voulaient les prendre, eux. La curiosité des deux côtés engendre souvent des discussions animées et beaucoup d’éclats de rire!

Un grand merci à toi Brigitte pour toutes ces précisions. Il ne vous reste plus qu’à aller au Lesotho !


Enfin une petite dernière chose. Brigitte a tenu à apporter une précision concernant l’orthographe des habitants du pays, rendons à César ce qui lui appartient:

L’orthographe des habitants du Lesotho est les Basotho (sans s car Ba- est dans ce cas le préfixe indiquant le pluriel, et un habitant est un Mosotho) mais j’ai vu que dans tes autres écrits tu utilisais Basutos, inspiré de la vieille orthographe des missionnaires, et j’ai donc conservé ça.

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