Après une épique première journée d’auto-stop vers la France « Down south » Part 1, il me reste toujours plus de 300 kilomètres à parcourir. Cette fois, je suis plus prêt de l’A1 et n’ai pas à sortir d’une grande ville.

Le hic, c’est que lorsque le récit reprend, je dois patienter plusieurs heures en tant que SDF à Grantham, n’ayant pu trouvé de logement à prix raisonnable.

La suite c’est par ici.


Sur la route.

Down south.

Il est minuit et je sens que les anglais commencent à s’agiter dans le pub. J’ai beau avoir bu quelques pintes, je ne me sens pas d’humeur à taper la discut’ avec mon fort accent de frenchie. Ma sociabilité a ses propres limites et la solitude pointe le bout de son nez. Sans les autres, je ne suis plus rien et à poil. Il fut un temps ou ils étaient le cadet de mes soucis.

La vraie solitude, je la sentirais tout à l’heure.

Je finis par décoller quand mon radar détecte deux phénomènes s’asseyant pas très loin pour draguer avec grande énergie. Juste une simple angoisse ? Je ne sais pas, je me fie à mon intuition.

Dehors la réalité s’impose: où se poser en attendant le lever du soleil ?

En marchant je découvre un jardin partagé derrière une haie, endroit idéal pour du camping urbain mais les panneaux « private property » et les caméras de sécurité me dissuadent de faire quoique cela soit. Je cherche en vain la gare en espérant y trouver des bancs pour finir par me rabattre à un palier d’immeuble miraculeusement ouvert. Au dernier étage évidemment.

Je jette un œil à ma montre: 1h du matin. Allez encore 5h30 et cela sera bon. Je ne me sens pas en sécurité, impossible de fermer l’oeil. Qu’est ce que je fous ici ? A 2h15, une dispute éclate violemment au premier étage, la femme vire son mari de leur appartement. Pris de panique alors que j’étais allongé en chien de fusil sur le sol au carrelage froid, ils ne m’ont heureusement pas vu.

2h25, 2h40, 3h, la nuit passe lentement. Impossible de trouver une position confortable pour essayer de dormir un tant soit peu. 3h30, 4h, cela devient franchement pénible, je ne tiens même plus en place. 4h30, 5h, 5h20, merde il y a de l’agitation et de la lumière dans l’appartement du dessus. Je file au pas de course pour ne pas être vu.

5h30, le jour n’est pas levé encore, tout juste les prémices de l’aurore se font apercevoir. Il fait un froid humide qui finit de m’achever avec la fatigue accumulée. Toutes les couches sont enfilées et j’ai encore froid. Le jour finit par se lever à l’abri d’un petit store ouvert de bon matin, d’un services 24 et d’un Mc Do.

7h30, je reprends la route, le pouce à nouveau fièrement tendu mais légèrement plus fébrile que la veille, la fatigue est là.

J’entends rapidement

Hey, where you going ?

Juste le temps de me faire déposer 3 miles plus loin, pile avant la rampe de lancement vers l’A1. Il est 8h et je suis bien placé mis à part que les bagnoles tracent.

Et puis rien. Pendant 2 longues heures. Quedal, queudchi.

Je dois apprendre la patience et à gérer les frustrations, qui ne sont pas des vertus me qualifiant le mieux. Patience, patience. Down south que je me répète encore comme la veille. Finalement, cela sera un père de famille avec son fils qui me ramassent. Histoire d’avancer de quelques 30 miles. Leur compagnie agréable me revigore pour la suite de la journée. Il m’annonce:

You will get Dover today

contrecarrant mon esprit anxieux. C’est aussi pour ça que je fais du stop. Pour mieux gérer l’imprévu, l’incertitude et l’attendre avec plus d’optimisme. J’attends qu’une voiture m’embarque, ça va forcément arriver parce que je le veux. Penser au présent, penser à maintenant, penser à cette Vauxhall qui est susceptible de s’arrêter.

Je pouce sur une énième rampe. D’ailleurs la fatigue aidant, j’ai une hallucination visuelle, le paysage s’étire de la gauche vers la droite en opposition aux voitures arsouillant de la droite vers la gauche. Je n’ai pris aucune came mais l’effet est franchement pénible. Le trafic a beau être dense mais rien de rien, personne ne s’arrête.

Avec de la patience, un polonais me rapproche de Londres et Mike un zimbabwéen me permet même de contourner. En effet, la fameuse M25, le « ring » pourrais-je l’appeler constitue pour moi un important noeud routier qui m’angoisse quelque peu, tant le trafic y est important et que perdre beaucoup de temps semble une évidence. Mike me dépose sur la M20 filant tout droit vers Dover, le point final.

Je pouce, encore sur une rampe, l’air impatient d’y arriver. Les rampes deviennent peu confortables: y accéder nécessite de prendre des risques en marchant, les voitures se lancent à une bonne vitesse et l’accotement réduit m’oblige à être plus près des voitures. La patience. Toujours la patience. Mes yeux fragiles craquent, il devient nécessaire de les essuyer à de nombreuses reprises. Un pick-up s’arrête:

Hey, where you going ?

C’est un aimable fermier du coin qui m’embarque avec son fils. 15 miles seulement, il m’en reste 50. Je ne vais jamais en voir le bout de ce truc, bordel. Il est même étonné que je n’ai pas remarqué la présence de deux moutons morts à l’arrière du pick-up. 35 miles encore à parcourir quand il me dépose. Un cantonnier beurré m’embarque.

Pour 1 mile, je ne suis plus à ça prêt ! Histoire de me déposer à une meilleure rampe. J’en doute fortement, l’attente devient interminable quand la fin est proche, que la fatigue devient écrasante.

Un ougandais finit par m’embarquer. Il dégage beaucoup de force, de sérénité, ce pour quoi j’aspire profondément. Il m’explique que les anglais ont peur des hitchhikers. Difficile de le nier, la différence est flagrante avec l’Ecosse. La preuve, quelques minutes plus tôt, une dame qui s’apprêtait à me prendre est partie prise de panique. Un nouveau jailbreak encore. A ma question de savoir pourquoi il m’a pris, le conducteur répond:

My heart said it was ok

Allez encore 20 miles. Je ne tiens plus en place. Down south que je me répète encore. Soudain, une bonne femme, véritable pile électrique s’arrête. Inquiète elle m’indique qu’elle est seule et que j’ai intérêt à être de confiance. Rien de mieux que de changer de ton pour être plus rassurant: présentation, ce que je fais dans la vie et surtout je demande à être aidé pour aider par la suite. Encore une fois, j’aurai le loisir d’entendre que la pratique de l’auto-stop n’est plus ce qu’elle était, malgré des heures de gloire dans les années 80/90. Jadis, elle était une auto-stoppeuse, c’est ce pourquoi elle m’a embarqué.

Dover ? I’am going to Folkestone but that’s fine, i take you to Dover

La sentant toujours tendue, je continue de faire la conversation jusqu’au bout du monde. Enfin du moins pour les anglais. Tous savent très bien qu’aller à Dover signifie aller vers la France.

Dover. Après quelques rond-points d’introduction à la ville, je me fais déposer.

Terminus.

Aujourd’hui, 7h40 – 17h, 300 bornes.

La veille, 9h – 19h20, 470 bornes.

Hors de question d’être SDF une seconde journée, les B&B continuent leur valse de refus à coup

I am very sorry but we are full !

Je finis par trouver un hostel un peu douteux, au prix pas en rapport avec la qualité du service fourni. Tant pis, au moins je dormirai bien ce soir.

Sur la route.

Down south.