Down south.

Tel était le mantra de cette virée en auto-stop pour rentrer en France depuis Edimbourg dirais-je, même si j’avais déjà commencé à poucer au grand large depuis l’île de Skye. La nostalgie d’une autre grande virée vagabonde et intemporellement marquante en Australie me rattrapant de temps en temps je m’étais dit de remettre cela un jour.

Ce voyage improvisé en Écosse était donc l’occasion idéale après une montée en train.


Sur la route.

Down south.

Je chope le bus n°44 vers Balerno, direction la sortie d’Edimbourg au croisement de l’A1 qui file tout droit vers Londres. Des vrais phénomènes d’écossais m’ont conseillé cette option plutôt que la classique M6.

Je pouce, fièrement.

L’emplacement n’est pas idéal, les britanniques ont la fâcheuse manie d’avoir la pédale lourde. Puis soudain, un campervan s’arrête

Hey, where you going ?

Je vous épargne ma réponse lapidaire. Des lifts similaires j’en aurai un petit nombre jusqu’à atteindre le nord de l’Angleterre. Courts mais efficaces je n’attend pas bien longtemps. Puis soudain le drame, je fais la boulette de me faire déposer à un petit aire de repos en marge de la route, les voitures traçant sans vergogne à plus de 70 miles, en soit aucune chance de me faire prendre. J’aurai du me faire déposer à la rampe. 1h d’attente d’inutile pour finalement marcher sur le long de la route vers la rampe.

Je pouce. Puis soudain j’entends soudain un cantonnier me dire:

Hey, where you going ?

Il m’inspire pas une confiance énorme. Un léger traquenard se profile mais j’y vais. Je comprends rien à ce qu’il raconte et c’est encore pire avec son collègue, le conducteur. Jimmy, plein d’énergie digne d’un boxeur de 18 ans prêt à baiser tout ce qui bouge. Le compteur s’affole, 75, 80, 90 miles, le fourgon fait parfois des zig zag, ça joue avec les smartphones, des ballons de baudruche et je fais le succès éphemère d’un snapshat.

Pour eux, embarquer un hitchiker est une expérience inédite, Jimmy se fait même engueuler par sa mère:

but Mom he does not speak english

révèle bien mes lacunes auprès d’un anglais du Nord qui n’a certainement pas vu grand chose d’autre que Darlington.

Fucking accent me dis-je. Cela en fera rire plus d’un quand j’en parlerai par la suite. Fucking Darlington. Va te faire foutre connard que je pense en lui serrant hypocritement la main.

Down south que je me répète dans la tête pour garder la motivation. J’ai pas bien avancé, je me sens dans un marasme, Dover est bien loin, la France pas atteinte dimanche soir. La suite est encore plus édifiante, le Nord de l’Angleterre révèle bien des surprises. Je reçois des signes de singe, des doigts d’honneur, des wazaa et des voitures qui font mine de s’arrêter. Ici le hitchhiker sert de défouloir à toutes les frustrations inconscientes. Puis soudain, une voiture blanche s’arrête:

Hey, where you going ?

Le mec, crâne chauve, regard ultra perçant d’un ancien camé, tatouages aux deux bras, blouson en cuir me ramasse.

J’ai confiance.

A juste titre. Il parle politique au début mais comme ça me saoule j’embraie sur les choses de la vie. Sur ce qui m’anime dans l’auto-stop. Être aidé puis aider en retour. Il se met à me parler de sa vie d’ancien biker de club ultra fermé. Il n’aimait personne, a plongé dans la drogue dure, l’alcool, dans les magouilles, dans la bastogne. Le plaisir de se décharger, le plaisir de la violence. Puis un jour il s’est réveillé en se demandant pourquoi il avait fait tout ça ? Quel sens ? Il a depuis changé pour devenir meilleur et suit depuis une mantra que je reproduis ici fièrement:

Do something good for your heart and do something that scared your heart everyday

YOLO

PUNCHLINE

#philosophie

Je me force à retenir cette citation pour le futur tout comme je me suis forcé à en retenir d’autres.

Il me dépose. Je pouce.

Un nouveau fourgon s’arrête. Les gars ne m’inspirent pas du tout confiance. ALERTE ROUGE dit mon sixième sens. En guise de réponse à leur accent encore plus imbitable, je feinte de ne pas savoir parler anglais. Leurs regards creux et le fourgon en bordel innommable me laissent craindre des mauvaises choses. Ils partent. Le prochain fourgon qui s’arrête, petit cette fois m’amène encore sur d’autres phénomènes. Plus cadrés que tous les précédents toutefois.

Comment suis-je embarqué dans leur fourgon ? Sur un siège foutu à l’arrache à l’arrière et même pas fixé au chassis. Je valdringue de temps à autre si un gros coup de volant est donné. Le compteur s’affole, les anglais roulent comme des malades. Notre communication est impossible et malgré leur aide ils ne comprennent pas l’utilité de faire du stop. Alors ils me déposent à un « services » le genre de lieu angoissant pour moi.

Je m’explique: une aire d’autoroute équivaut pour moi à une impasse. Mentalement je dois repousser mes limites, me dire qu’il y a des solutions. Me répéter down south. L’angoisse.

Pourquoi je m’inflige cela ? Sérieux hein ? Bah repousser mes limites bordel. Je m’emmerde dans la vie, je suis camé à l’aventure, camé aux challenges mais aussi camé à me faire mal. Pour ce dernier c’est une autre histoire. Il y a aussi le fait que malgré des énormes efforts des choses me semblent impossibles alors qu’elle le sont pour d’autres. En faisant cela, je veux me prouver que des choses semblant impossibles aux autres le sont pour moi.

De l’attente, peu de réactivité des gens sortant du services, je passe en stop « actif » histoire de chatter avec quelques personnes mais comme ça ne prend pas et que je n’aime pas forcer les gens je repasse en stop « passif ». Et là paf pile à ce moment, un campervan me ramasse à la cuillère. La mère et son fils me déposent quelques dizaines de miles plus loin. Je pense initialement m’arrêter là pour aujourd’hui pour éviter la nuit mais finalement je tente un dernier baroud d’honneur.

Et le gros jailbreak du siècle. Le mec, je l’ai fait sortir de son monde. Il s’apprête à me prendre vers Londres puisqu’il semble y aller puis soudain il prend peur à l’écoute de mes réelles intentions:

HOHOHO, NO NO NO you are not going to France, you are going not to take the ferry.

Puis il s’en va apeuré en prétextant aller au Nord tout en se dirigeant vers le Sud.

Jailbreaké le gars. Pourquoi avoir peur ? Je ne comprends pas. Le monde est si dangereux ? Curieux antagonisme quand quelques minutes plus tard, une femme au volant d’un véhicule « Crime Scene Investigation » m’embarque pour 20 miles. Cette fois-ci il fait presque noir et je suis forcé de m’arrêter à Grantham, petite bourgade non loin de Nottingham.

Je me mets directement à la recherche de logement. L’investigatrice connaît un hôtel à 100£. Hors de question. Je vise les B&B mais à chaque fois la même réponse revient:

I am very sorry but we are full !

Avec le sourire désinvolte. Je suppute que mon attirail de baroudeur-vagabond-routard (raie la mention inutile voir toutes) ait pu les effrayer quelque peu. Je tourne dans la ville et ne vois pas trop de solutions pour cette nuit autre que d’être SDF. Je passe mon temps dans un pub où la courbe de bordel augmente en fonction des pintes englouties, surtout un samedi soir. Ce soir, on est samedi au fait.

Je compte les heures restantes avant le lever du soleil sans trop penser à la fermeture du pub ou au moment où cela peut partir en couilles. Ou vais je me calfeutrer en attendant le lever du jour sachant que je sais très bien que je ne vais pas dormir.

Putain d’arraché que je suis. Je l’ai bien cherché.

Sur la route.

Down south.

TO BE CONTINUED: PART II