Alors qu’initialement la fin de mon voyage en Norvège du Nord était programmée dans les esprits, mon indécision a tout fait changer. En lieu et place d’un trek dans le parc national Saltfjellet–Svartisen dans le Nordland, je me suis retrouvé dans les îles Vesterålen, 2 ans et demi après un premier « raté ». Sachant qu’entre temps, quelques tuyaux en wwoofing m’avaient été proposés.

Ce n’est pas encore le pouce qui vacille, mais l’esprit. Créer son voyage, fabriquer son monde. A l’avenir, le voyage s’organisera t-il une fois franchie la porte des demeures ?

En attendant, c’est un lundi matin bruineux que je reprends la route seul depuis Harstad: d’une heure très matinale, ma famille est repartie vers la France et je me refuse d’avouer que leur départ est mal vécue. Continue à faire style de jouer au bateau qui ne s’échoue pas en plein tempête mec, OUAIS.
Bateau à Bleik

Pouce en l’air, bien stable. Une voiture s’arrête.

Le chauffeur russe tend rapidement les discussions autour de l’actualité récente: les attentats de Nice. La sentence familière ne tarde pas à venir: je n’ai rien contre les arabes, mais … ou encore à la TV ils disent … A l’entendre, la Norvège souffre des mêmes maux que l’Hexagone. Ne disant rien et impuissant face à cette montée d’intolérance jaillit dans mes pensées quelque chose comme si seulement tu savais. Je suis blanc, pas d’ici, il me rend service en m’avançant de dizaine de kilomètres jusqu’au pont où la 83 récupère l’E10.

Et si j’étais basané mais pourtant bien d’ici ?

Bleik

L’humeur désastreuse, le pouce vacille légèrement mais tient bon encore. J’ai de la misère à conserver la chaleur de mon corps malgré que toutes les couches chaudes soient de sortie. Le repos est nécessaire mais que faire quand on est coincé sur cette route mal branlée pour les auto-stoppeurs allant vers les archipels des Lofoten et des Vesterålen ?

Les voitures, majoritairement des touristes, n’ont que peu de place pour s’arrêter et le type qui pourtant ressemble à un cantonnier en pause pastis avec sa veste de pluie n’est pas idéalement placé, la pluie n’arrangeant rien.

J’en chie, le pouce s’effondre.

Finalement, le salut viendra d’un bus qui daigne s’arrêter en pleine route. Le thermomètre à l’intérieur affiche 8°C. En plein mois de juillet, oui.

Lødingen. Pause déjeuner en mode gros full gras, café compris.
Café dans Bleik

Il est compliqué de sortir de ce village en cul de sac sauf à attendre les arrivées de ferry. Un couple empathique de norvégiens m’embarque vers Sortland. Ils rendent gentiment service mais restent mal à l’aise vis à vis de l’intrusif cantonnier. Tête en l’air, je leur fait franchir doublement le pont de Sortland, là comme ça, clac en 30 secondes, mon avis a changé sur la suite du parcours. La girouette était à l’ouest, elle a basculé au Nord.

Le couple se marre.

Les côtes de Bleik
Nouveau spot, pouce de nouveau en forme tendu vers Andenes. Le champ de bataille des auto-stoppeurs s’épaissit. 2 en face descendent au sud et une tchèque finit par s’allier. L’intérêt saute aux yeux: on forme un couple « idéal » qu’en 2 minutes chrono, on se fait ramasser.

Tout seul, j’aurai attendu facile 1h. Elle, 5 minutes.

Pourtant je ne percute rien à ce que notre couple improvisé ait pu suscité. Ce n’est qu’à la fin du lift que la manipulation est révélée au grand jour: la pauvre conductrice voit son fantasme du couple romantique auto-stoppeur s’effondrer lorsqu’elle nous dépose à deux endroits distincts: oh, je croyais que vous voyagiez ensemble. Toutefois la supercherie n’efface pas le plaisir d’un lift culturel. Fière de ses racines, elle était enchantée de nous montrer des endroits clés, expliquer la vie locale, raconter des histoires de neige et de tempête.

Enfin la petite touche finale lancée en pied de nez: les touristes vont tous dans les Lofoten, ils ne viennent ici que pour les safaris de baleines.
Devanture d'une maison norvégienne

Andenes est un village au bout du monde: c’est mignon, la boulangerie vaut le détour, comme le port et le phare. Si la chance épargne le mauvais temps, l’île Senja se dresse avec ses montagnes perpendiculaires à la mer. Sans les touristes venus pour les baleines, Andenes ressemblerait à un désert.
Ile de Senja au loinAndenesPlage d'AndenesAndenesPhare d'AndenesAndenes

Bleik, la voisine me fait penser à une île volcanique du Nord de l’Europe: les barres rocheuses plongeant à pic magnétisent les esprits et le mauvais temps renforce l’immersion du bout du monde. Tout juste bon à rester sous la tente. Une randonnée est possible entre Bleik et Stave via le mont Måtind, un truc epic comme disent les grands bretons, mais après avoir marché plusieurs jours pieds humides ce petit jeu ne m’intéresse plus.
Pluie à BleikBleikBleik

Comme le village et les alentours sont rapidement parcourus, je lève de nouveau le pouce, fermement vers le sud.

Un passionné de pêche au saumon de rivière m’embarque dans la culture locale et m’aurait presque invité chez lui s’il ne devait pas aller chercher sa fille à Risøyhamn. Il balance: Pourquoi habiter ailleurs quand on a tout ce qu’on veut ? ». Il est facile alors de lui rétorquer « dieu que je te comprends. » en examinant les paysages: des plaines marécageuses prolongées par des grandes collines rocheuses le tout avec peu d’arbres. Et les montagnes au loin. Rares sont les maisons, rares sont les voitures croisées, rare est la pollution visuelle ni même sonore.

Définitivement, cette nature brute de décoffrage aimante.
Stø

Pas très loin de Sortland, la principale ville de l’archipel, la côte déchirée entre Stø et Nyksund vivifie les esprits surtout lorsque le beau temps est de retour. La photo classique de cette fameuse plage de sable blanc dupera plus d’une personne sur sa localisation. Évidemment, un coup d’oeil vers le Nord et Bleik sur le point de se faire envahir par les nuages est reconnaissable.
Balade sur les côtes de StøStøStøStø

Le retour en auto-stop est un carnage.

L’aller en bus n’était juste un cache-misère sur le nombre de voitures passant par ici. La dernière fois que j’en ai vu aussi peu passer, c’était vers Mesopotamia High Country Station. En faisant le décompte, mon optimisme tombe net. Le pouce vrille complètement vers le bas après avoir été au top, galvanisé par le soleil. Finalement, l’attente sera récompensée entre quelques lifts agréables et …un bus.

Sortland, la fin.

La suite dans un prochain épisode: la descente vers le Nordland de 420 kms plein sud.

Panorama Sortland

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