1994, 95 ou 99 peu importe.

Ces trois années là, au volant de la 405 puis de la 306 (déjà) familiale, nous prenions la destination de contrées, qui en temps que gamin ne m’inspirait pas grand chose: la Drôme. L’histoire d’amour ne démarra pas là mais bien des années plus tard lorsqu’à l’évocation des souvenirs lors des repas de famille, ceux-ci restaient bien ancrés dans ma mémoire. Mais le temps a fait son œuvre et les a rendu diffus.

Le nom de l’article a sonné comme une évidence pour moi alors qu’en ce week end de l’Ascension je roulais au volant de la Camping Kangoo sur les routes tortueuses de la Drôme. Suffisant pour brasser le cerveau et laisser place à la créativité.

Flashback 94. Flashback 95. Flashback 99. Mais j’ai choisi Flashback 94, ça sonne mieux.

On me décrit comme nostalgique. Ma mémoire n’est pas sélective, elle retient beaucoup, à un niveau de détail hallucinant et parfois en dépit des gens mais aussi de moi-même. Ces souvenirs là ont véritablement pris sens une fois rendu à Die, capitale de la Clairette, que j’ai sillonné les lacets du col du Rousset, que j’ai râlé contre la fermeture du col de la Bataille m’obligeant à un détour faramineux, que j’ai retrouvé la rivière de la Gervanne et enfin quand j’ai débouché sur Crest, là où mon frère résidait. C’est ce qui a justifié par trois fois la raison de notre venue.

Les étages du plateau du Vercors à Beaufort sur GervanneRues du vieux Beaufort sur GervanneFête à Chatillon en DioisDieCirque d'ArchianeLe pays du Royan non loin du Col de la Bataille

Aujourd’hui, mon frère est parti de Crest mais pourtant, personne dans ma famille ne reste insensible lorsqu’on l’évoque. En sillonnant ces routes serpentant interminablement et pour lesquelles atteindre une destination pourtant située à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau est une sinécure, j’ai compris pourquoi nous aimions tant en parler.

Car on y est tranquille. Il n’y a personne. Du moins dans le Diois.

Point.

Chez nous, la promiscuité digne d’un poulailler ce n’est pas notre truc. Alors que l’on s’entasse dans des tours à l’horizontale en ville, le Diois région géographique de la Drôme regorge d’espaces, cependant pas forcément habitables en raison du relief particulier du parc naturel régional du Vercors.

Pas une maison. Ou alors bien cachées. Si elles sont là, c’est qu’un village est en approche. Cela peut être Archiane, Chatillon en Diois, Menée, Die, Omblèze, Vassieux en Vercors, Beaufort sur Gervanne, Léoncel. Rendu à ce stade du road-trip, Crest avec ses 8000 habitants apparaît presque comme une métropole, la vue d’un McDo sonne le retour à la civilisation, signe qu’il est préférable de se replonger dans les souvenirs.

Flashback 94.

Beaufort sur GervanneChatillon en DioisCirque d'ArchianeCadran solaire à DieCours de chant à Chatillon en Diois

Je conduis. Des kilomètres durant. Peu de maisons. Après Die, il faut tourner à droite pour engager la montée du col du Rousset et s’en suit une vingtaine de kilomètres d’ascension avec de nombreux lacets. Des trappes s’ouvrent et m’autorisent à revisiter une partie de mon enfance enfouie.

Je souris de joie, de voir que c’est encore là, les montagnes verdoyantes sont les mêmes, immuables.

Malgré la présence de motards pétaradants et occultant le bruit de la nature, je m’évertue de continuer à sourire en regardant toute la vallée depuis le haut du col du Rousset à 1254m. Un peu plus loin, au plateau de Beure, c’est bras levés puissamment que je contemple une très large partie des hauts plateaux avec en point de mire le Grand Veymont encore enneigé. Des trappes s’ouvrent et m’autorisent à revisiter une partie de mon enfance enfouie. Chez nous, on l’appelle le Grand Démon car il n’a pas voulu ouvrir ses portes en ce lundi d’été orageux où la foudre a frappé à 10m de ma trogne. J’avais couru en pleurant pour me jeter dans les bras de mes parents, inquiets de m’avoir laissé un peu à la traine. Maintenant, à chaque fois que je vois le Grand Veymont (seconde tentative à nouveau avortée) je me remémore la puissance du flash lumineux envahissant mes yeux et apparaissant juste après un grondement comme venu des entrailles de la terre. Ma mère ayant encore le rare flair du paysan, elle avait remarqué le berger rentrant son troupeau de brebis. Il fallait faire demi-tour et ne pas défier la nature. Désormais je le saurais.

En route vers le col du RoussetEpingle à cheveux du col du RoussetLes lacets du col du RoussetLes hauts plateaux du Vercors !

Je conduis. Des kilomètres durant. Pas une maison. La vallée de la Gervanne est une galère sans nom à atteindre. Les hauts plateaux du Vercors sont ainsi fait qu’il est compliqué de descendre en bas directement et si l’on rajoute la fermeture d’un col, cela devient mission impossible. Sans compter que j’ai voulu dépanner une autostoppeuse de quelques kilomètres, histoire de solder mon ardoise de kilomètres avalés en autostop. Toute une matinée pour atteindre cette vallée bien perdue, loin des axes routiers principaux mais si proche si les voitures savaient voler.

Pourquoi y aller alors ?

A chaque évocation de la Drôme,  ma mère me fait une piqûre de rappel sur nos trempettes dans l’eau de la Gervanne lors des jours de canicule. Les gorges d’Omblèze. A première vue, cela ne me dit rien. Je m’arrête pour y casser la croute, des ravioles aux légumes le plat typique de la région. Repu, je me promène rapidement avant de descendre voir le lit de la rivière. Des trappes s’ouvrent et m’autorisent à revisiter une partie de mon enfance enfouie. Je ne sais pas si c’est ici même, mais je reconnais le profil des lieux (après vérification, pas du tout, on allait à la Roanne un autre cours d’eau). Avec ma soeur on barbotait dans l’eau peu profonde, on essayait de faire des ricochets ou de construire des ponts de pierre.

Une émotion s’empare de moi. Je souris. Rien n’a changé, au fond qu’est ce qui change ? Tout ça n’est que chimie.
Arbre dressé au dessus de la route
Les gorges d'OmblèzeLa Gervanne aux gorges d'OmblèzeBeaufort sur Gervanne

Je conduis. Des kilomètres durant. Un peu plus de maisons. La fin de la vallée approche pour déboucher sur celle de la Drôme, la rivière. A la vue du panneau Mirabel et Blacons, nouveau déclic. C’est ici que la route tourne pour s’en aller vers Crest à droite. Je n’ai presque rien reconnu à ce village traversé en vitesse. Le fameux stop arrive. A droite toute. Tiens, Aouste sur Sye, ça me parle. Puis enfin Crest. L’Intermarché est toujours au même endroit et le donjon domine toujours autant la ville. Il est l’objet de mes premières attentions une fois la voiture garée. Du haut de la tour, je reconnais le camping où nous avions séjourné au début avant de dormir en appartement. Ce dernier d’ailleurs que je retrouve en flânant dans les rues du centre-ville piéton.

Des trappes s’ouvrent et m’autorisent à revisiter une partie de mon enfance enfouie. Encore une fois. Le hasard fait bien les choses. Je souris bêtement.

Mission accomplie.

Crest et son donjon

J’envoie les photos à ma famille pour confirmer la réussite de la chasse au trésor. Ces trois années, j’étais là. En 2016, je suis encore là.

Alors que depuis 3 ans ma vie a vécu de vertigineux soubresauts, voir que des choses restent tangibles et ancrées dans le temps vient tempérer un quotidien incertain mais que je recherche. Et je souris car il ne m’est plus impossible d’imaginer une vie dans ce genre de contrées. Ce n’est plus un doux rêve et encore moins une utopie. Arrivent les choses auxquelles on croit et bataille fermement. Il m’aura fallu être soudainement terrassé dans un lit d’hôpital de longues semaines et dire adieu à une ancienne vie pour en arriver là. Rien mais absolument rien ne peut me détruire résonna longtemps dans ma tête avant de prendre une nouvelle fois des décisions radicales. Désormais, je fuis la ville, je fuis le béton, je fuis la promiscuité, je veux le bruit des torrents, le bruit des oiseaux et la verdure. Et enfin, j’accepte de renouer avec cet enfant solitaire de la campagne qui enfourchait son vélo et jouait au foot contre un mur.

Un retour aux sources. Comme cette virée dans le Diois.

Enfants jouant à Beaufort sur Gervanne

1994, 1995, 1999 et même 2016 cela semble éternel, inamovible.

Flashback 94.